LA DORSALE DU MAL

01.04.10 | par elaplume [mail] | Catégories: L'histoire du mois

VIII


      Gary se retrouva en culotte courte, avec une large casquette, et il se demanda ce que cela signifiait. Grâce à l’Ubicom, il était redevenu un enfant, mais où était-il ? Une rue étroite et pavée s’allongeait devant lui et soudain on entendit le bruit d’un attelage. Gary se rangea pour laisser passer un cab comme… comme il pouvait y en avoir dans le Londres de Dickens ! C’était original comme décor et dans le même temps, Gary se rappela qu’il devait rejoindre son frère, au bord de la Tamise. Sans plus tarder, il se mit en route.
      Tandis que de l’autre côté du fleuve fumaient des fabriques, de ce côté-ci le frère de Gary, Frank, jouait en compagnie d’un ami sur une vieille barge et leur but était d’atteindre avec des pierres les cormorans posés tels des sphinx sur les balises. Aussi Gary eut-il l’impression de retrouver des voyous.
      Cependant, quand Frank vit son frère, il eut un petit signe amical avant de s’écrier :
      _ Ben, on t’attendait plus ! J’parie qu’t’as encore eu des problèmes avec la Mother, hein ? T’en rates pas une, tu sais !
      _ Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda Gary qui lui aussi mettait le pied sur la barge.
      Il écoutait volontiers son frère, qui était l’aîné et qui était bien plus mûr que lui. Il suffisait de voir ses fréquentations : Sam, qui l’accompagnait aujourd’hui, avait l’air d’un adulte et c’est à peine s’il salua l’arrivée de Gary. Il devait le trouver trop jeune, or seulement une année séparait Gary de son frère !
      _ Qu’est-ce que tu veux dire ? répéta le cadet.
      _ Je dis que tu es le roi pour faire des histoires ! Relax, bonhomme, profite de la vie !
      _ Mais tu sais comment elle est ! Toujours à chercher des noises !
      _ Mais laisse couler ! Organise ton temps ! fais ce qu’il te plaît !
      _ Comment ça ?
      _ Mais… mens ! Quand tu veux t’échapper de la maison, invente un truc ! Dis à moitié la vérité, ça sonnera plus vrai, et pour l’autre moitié, la route est ouverte ! Yaaouh !
      A ce moment, il tira si juste qu’un des grands oiseaux noirs se résolut à reprendre son vol.
      _ Et puis, reprit Frank, si vraiment elle te pousse à bout, n’hésite pas à lui signaler qu’elle va trop loin et qu’elle en subira les conséquences !
      _ C’est vrai ! Tu le lui as dit ?
      _ Non, mais je lui ai lancé un regard terrible, qui voulait dire ça, et elle a battu en retraite ! Mais toi, il faut toujours que tu discutes et ça ne fait qu’envenimer les choses !
      Frank n’avait pas tort : Gary, quand il était ému, ne savait pas passer outre ! Il ne savait pas mentir, pour s’organiser et s’amuser ultérieurement ! Il fallait que l’injustice dont il paraissait victime fût exprimée, comme si elle lui enlevait toute fondation, le rendant incapable de voir plus loin ! La vérité était qu’il était fragile, il n’était pas armé pour la vie comme son frère et même physiquement il y avait un monde entre les deux. Frank et même Sam étaient de jeunes armoires à glace, si on pouvait s’exprimer ainsi, ils avaient des carrures imposantes et des os forts, ils pouvaient encaisser les coups, alors que lui, notamment dans les combats qu’il pouvait avoir avec son frère, il était incapable de se protéger et bientôt il cédait, souvent avec des pleurs.
      Toute cette réflexion occupait Gary, mais il avait aussi le sentiment que l’attitude de son frère n’était pas non plus la bonne. Certes, lui, devait apprendre à s’endurcir, à laisser là une mauvaise parole, à hausser les épaules devant telle moquerie, mais il sentait que le comportement de Frank se rapprochait de celui de son père. En effet, tous les deux ne disaient pas franchement les choses, ils ne crevaient jamais l’abcès, mais ils aménageaient leur existence, ils calculaient et cachaient leurs petits plaisirs !
      Apparemment, ils étaient diplomates et donc intelligents, mais Gary l’avait déjà compris, cette façon de faire ne se développait pas sans que d’autres en fussent les victimes ! Tous ceux qui étaient plus lents, plus sensibles se retrouvaient face à des problèmes trop lourds pour eux et que les plus malins auraient pu atténuer en prenant eux aussi leur part d’ennui !
      Mais surtout, surtout Frank et son père ne rendaient aucunement service à la mère de Gary ! Ils ne lui exposaient jamais directement ce qui les gênait, ils n’essayaient pas vraiment de la comprendre, ni elle ni le sens de la vie, car tenter de cerner un coeur mène aussi à la découverte de l’univers ! Ils avaient trop en vue leur jouissance !
      Mais par contre il leur arrivait de la critiquer devant Gary et comme ce dernier n’aurait jamais osé le faire. Gary un jour avait entendu son père lui dire : « Oh ! si tu écoutes tout ce que dit ta mère, tu n’as pas fini ! » Alors que se passait-il dans son esprit quand elle comprenait qu’on ne l’aimait pas ? Avec Gary elle savait à quoi s’attendre : le garçon lui était hostile, il lui reprochait bien des choses, c’était clair ! Mais avec les autres, quand ils laissaient percer leur fatigue, leur agacement ou même leur dégoût, parce que les satisfactions devenaient rares, comment réagissait-elle ? Par de la haine, elle aussi, œil pour œil, dent pour dent ? Sans doute ! Mais en voyant que tous faisaient preuve de duplicité, envers sa personne, n’était-elle pas conduite au doute, au désarroi le plus complet, comme si tout autour on s’enlisait !
      Cette manière, de ne jamais parler crûment, de dissimuler, de se résoudre aux faits seulement quand ils étaient inévitables, n’était-ce pas malheureusement la manière la plus sûre pour conduire quelqu’un à la folie, alors qu’une ou deux paroles franches pouvaient, elles, mener à une métamorphose, sinon à une amélioration ? Etre direct est aussi une forme de respect, à laquelle même la pire des personnes peut ne pas être insensible ! Non, Frank et son père ne rendaient pas service à la mère de Gary !
      Par ailleurs et là on arrivait à un problème plus vaste, mais mentir ne permettait pas de connaître vraiment la vie ! Si Gary, en face de sa mère, ne voulait rien lâcher, c’était parce qu’il ne pouvait accepter qu’il y eût deux soleils ! Il souffrait, à cause de sa mère, et celle-ci lui assurait qu’elle ne faisait rien de mal ! Entendons-nous, ce n’était pas au sujet de ranger sa chambre ou d’avoir de meilleurs résultats scolaires, non, c’était d’endurer encore de la peine alors que tout avait été effectué pour la satisfaire ! Il y avait une sorte d’acharnement, d’injustice ; Gary l’aurait juré ! Mais à chaque fois qu’il essayait de mieux comprendre, il rencontrait la surprise ou l’indifférence de sa mère. Elle lui échappait toujours ! Et s’il insistait, c’était une colère encore plus forte qu’il devait subir !
      Pourtant il souffrait et il y avait sûrement une raison ! Gary avançait vers la connaissance, il voulait extraire la vérité du mensonge comme on tire du feu un objet brûlant ! C’était pour lui une question de vie ou de mort, car le fond de la vie ne pouvait pas être trouble. Sinon, il fallait agir comme son père et son frère : exister à une certaine altitude, au sein de quelques nuages, sans poser le pied à terre, maintenu dans l’espace par le plaisir, en jouant sur le mensonge ! Ainsi, certes, on profitait rapidement de dividendes, il n’était pas rare d’occuper dans la société une place importante, car encore une fois c’est s’attacher à la vérité qui ralentit les carrières et même qui les ruine !
      Ainsi, on évitait vraiment les écueils et on parvenait à ses fins. Mais comme on n’avait pas non plus sondé les profondeurs, comme on était resté à la surface, on s’était encore privé d’un réel savoir sur la nature du sol, de la matière ! Et quand la mort approchait, quand le mensonge ne pouvait plus servir, quand il fallait enfin ouvrir les yeux, rien, absolument rien ne pouvait apporter de l’espoir, ne pouvait consoler, ne pouvait rendre les derniers moments plus doux. Même les amis autour étaient suspects : n’avaient-ils pas usé de la même hypocrisie ? N’avaient-ils pas participé à la même supercherie ! On ne pouvait compter sur eux et toute l’horreur de la vie éclatait subitement !
      Gary, lui, avait cherché dans le brouillard une poutre, quelque chose de solide, sur lequel on pourrait marcher, même en entrant dans la mort, surtout en entrant dans la mort. Gary s’était donné cette espérance, il y avait travaillé et cela commençait par éclaircir les choses avec sa mère ! non par passer à côté !
      La mort du père de Gary avait été affreuse ! Apparemment, même après soixante-dix ans, la fin demeure pour beaucoup une chose abstraite. Que se dit-on ? On se dit qu’on en a encore pour dix, quinze ans ! et ça suffit pour couvrir la mort d’une sorte de gaze… Mais pour le père de Gary le réveil avait été brutal, il avait fallu convenir que c’était fini bien avant le stade des quatre-vingts ans ! La maladie frappa soudainement et quand l’organisme est déjà vieux, un trouble sérieux en entraîne d’autres rapidement. Ici, des problèmes à l’estomac avaient nécessité plusieurs interventions et à chaque fois le reste du corps avait été plus fragile.
      Enfin, les poumons avaient menacé de se déchirer et un affaiblissement profond avait conduit à l’agonie. Dès lors, le père de Gary n’avait plus quitté son lit, après avoir crié qu’il voulait à tout prix quitter l’hôpital pour retrouver sa maison. C’était la peur qui le gouvernait le plus. Bien sûr, il avait des médicaments qui le soulageaient de la douleur et le plongeaient dans des états somnolents, mais quand il se réveillait, quand il reprenait conscience de la situation, c’était cette fin stupide, absurde, amère qui était inacceptable !
      C’était la dissolution de son être ! Encore s’il avait eu le dégoût de la vie, comme certains qui n’étaient jamais parvenus à en jouir, il aurait pu adopter une attitude empreinte de stoïcisme ! Ceux-là mouraient avec un certain détachement et il fallait bien qu’une humeur sombre servît au bout du compte à quelque chose ! Mais lui avait su boire les bons breuvages, il en avait profité, pleinement, absolument !
      Pourtant, il n’avait pas travaillé qu’à son égoïsme, il ne s’était pas endurci pour ne plus voir que ses plaisirs, il n’en était pas devenu un comptable professionnel, il n’avait pas chaque jour œuvré pour eux, les dénombrant, les adorant, les choyant ; s’il avait été comme ça il aurait pu comme d’autres, dont il avait entendu parler, accepter de disparaître parce qu’il aurait été repu ! la mort constituant l’ultime rot d’un corps conduit à la satiété !
      Non, lui, tout de même, était resté sensible à l’injustice et le doute avait gardé prise sur lui. Certes, il s’était adonné au mensonge, il avait fermé les yeux, mais souvent entre deux satisfactions il avait cherché à réparer, à se montrer meilleur, il avait continué d’écouter sa conscience et à lui céder ! C’était là ce qui faisait toute sa faiblesse ! Il n’était pas armé comme le vrai méchant ou apaisé comme le saint, il était nu comme l’enfant devant l’inéluctable ! et de ce fait il était sujet à des caprices, qui lui permettaient de ne plus penser.
      Il avait des colères brusques, rien ne lui allait et ce d’autant qu’il en voulait à sa femme, car c’était en grande partie à cause d’elle si désormais on était dans un tel chaos et s’il n’avait pas eu une vie plus responsable, plus nette ! « En effet, lui criait-il, comme aurais-je pu te dire quelque chose ? Tu ne supportais pas la moindre remarque ! » Il oubliait combien cette fuite lui avait été utile… Toutefois, la plupart du temps, il se contentait d’adresser à celle qui prenait soin de lui un regard de haine ou bien il laissait aller les gémissements, jusqu’à ce que le sommeil le prît.
      Il aurait voulu croire, avoir la foi ; ainsi tout n’aurait pas été fini et d’ailleurs l’anéantissement de cet être qu’il avait tant chéri, pour lequel il avait désiré les meilleures places et les plus beaux hommages, il ne pouvait pas vraiment le concevoir : dès que cette idée l’effleurait, elle se transformait en un cauchemar violent, qui obscurcissait son esprit ainsi que de l’encre le remplissant ! Mais, comme il a déjà été dit, il ne pouvait trancher sur l’existence de Dieu, puisque sa propre existence s’était établie sur le mensonge ! Au fond il ne savait quoi penser et pour trouver un peu d’espoir il lui aurait fallu la parole d’un coeur pur, de quelqu’un qui, il en était sûr, était incapable de mentir !
      Si on veut connaître ce qui est au-delà de l’horizon, il faut le demander à celui qui y a été, au véritable explorateur, à celui qui a expérimenté le chemin au péril de sa vie, pas à celui qui a fait semblant au bord de la route ! Ainsi le père de Gary avait pensé à Gary et il avait fait le raisonnement suivant : soit mon fils a trouvé Dieu, soit il ne l’a pas trouvé, mais dans l’un et l’autre cas il me dira la vérité et je pourrai compter sur elle ! Il ne se cachera pas derrière les convenances comme le croyant du dimanche ou bien il ne sera pas faussement sûr comme l’athée qui aime à jouer les caïds !
      Malheureusement, dès qu’il évoqua le nom de Gary, le regard de sa femme s’alluma : quoi ? on voulait faire entrer ce serpent dans sa maison ? il n’en était pas question ! Le père de Gary dut abandonner l’idée de rencontrer son fils et il demeura dans l’incertitude. Il était entouré de menteurs, il s’en était aperçu en même temps que son mensonge lui était devenu évident : la proximité de la mort lui avait dessillé les yeux et maintenant il reconnaissait facilement dans les autres ce que lui-même avait été ! Il n’attendait aucun secours de ceux qui pourtant tenaient à prendre de ses nouvelles et même le prêtre qui vint le confesser et lui apporter les derniers sacrements ne lui inspira pas confiance.
      Cependant, laissé seul avec lui, il fut sincère dans la relation de ses péchés, il avoua qu’il avait été lâche et qu’il avait pris la meilleure part ; qu’il avait abusé son monde et lui-même et sa repentance était si nette que le prêtre reconnut là une véritable ouverture à la foi, comme celle d’un des voleurs crucifiés à côté du Christ. L’homme de l’Eglise assura alors le père de Gary qu’il aurait sans doute droit au pardon de Dieu et ce moment vint apporter un peu de paix à une fin qui jusque-là avait été tumultueuse et pénible. Quelques jours plus tard et sans autres souffrances, le malade avait expiré.
      Gary était déjà loin quand il l’apprit et il ne pleura pas. Il n’apprit jamais que son père avait reconnu sa fausseté et donc le mal qu’il avait fait, notamment à l’égard de Gary. Le voyageur des étoiles ne pleura pas, car pour lui le combat continuait et il souffrait toujours de voir la vérité aussi malmenée, aussi méprisée !


      Quant à son frère Frank, Gary l’avait revu avant de partir pour son long périple et il avait pu constater certains faits qui renforçaient sa réflexion sur les êtres. D’abord Frank avait continué de mentir ! Il s’était marié, il avait eu plusieurs enfants, mais comme le corps de sa femme devenait de plus en plus mûr, il s’était tourné vers des maîtresses plus jeunes et pour justifier son emploi du temps, il avait, tout comme avec sa mère, utilisé des demi-vérités afin de cacher ses mensonges.
      Mais ce qu’il n’avait pas vraiment envisagé, c’était qu’au contraire de sa mère, sa femme, elle, était une personne indépendante et dès qu’elle sut qu’on la trompait, elle divorça. Les enfants de Frank furent partagés entre leurs deux parents, mais auprès du père ils virent des femmes souvent différentes…
      Par ailleurs, à son dernier passage chez son frère, Gary avait aperçu un livre sur la table du séjour et comme son frère n’était pas liseur, l’objet ne pouvait qu’attirer l’attention. C’était un ouvrage sur la réincarnation tibétaine. La mort y était présentée comme une transformation parfaitement ordonnée, on passait d’un état à un autre selon ses mérites, mais aussi selon une échelle dont tous les niveaux étaient connus et pour parler sommairement, l’âme quittant le corps était un peu comme un bouteille vide, qui suit sa chaîne au fur et à mesure des calibrages. Cette façon de voir, cette science est coutumière à une certaine forme de bouddhisme, dans laquelle on passe des échelons comme des dans de judo.
      Tout cela est peut-être vrai, encore qu’on puisse supposer avec raison que l’exacte interprétation de ces phénomènes nous échappe, car on dirait ce savoir datant des époques concernées par l’histoire antique ou le druidisme, durant lesquelles le monde physique n’était pas séparé du monde spirituel : la nature, les hommes et les dieux se mélangeaient ! ce qui nous est presque impossible à vraiment comprendre aujourd’hui (n’en déplaise aux néodruides !), la réalité de l’atome étant quasiment inscrite dans nos gènes…
      Toujours est-il que cette manière de traiter la mort comme les horaires d’un funiculaire, cette manière colorée, pourrait-on dire, a certainement le pouvoir de rassurer, d’apporter un peu de baume au coeur et c’est surtout une possibilité bon marché pour les esprits hypocrites, qui éludent les questions les plus importantes, au profit de leurs ambitions, de ressentir, d’obtenir une certaine dose d’espoir. Ceci explique en partie notre goût pour les cultures exotiques !
      Mais toutes ces observations, à l’époque, ne prenaient pas tout leur sens pour Gary et ce n’était que maintenant, à la sortie de l’Ubicom, que chaque chose trouvait son rangement, sa place et donnait un éclairage net à la pièce ! Le prix de la lâcheté, c’est l’ignorance et la peur qui augmente à mesure que la mort approche ! Gary voyait que malgré l’impression de chaos que donnait le monde la logique et donc une certaine justice finissait par s’imposer. Pourtant, après cette séance, Gary demeura vague avec le docteur Ross et il lui expliqua seulement que son frère, à l’instar de son père gouverneur, avait lui aussi atteint les sommets puisqu’il était devenu un chef d’entreprise très puissant. Il rajouta néanmoins que pour réussir il fallait sans doute se moquer de la vérité, ce qui plongea Ross dans la perplexité, car ne voulait-elle pas s’élever et la société ne lui montrait-elle pas que c’était celle-là, la voie du bonheur ?



IX


      Les jours passaient et les séances d’Ubicom aussi. Gary, indéniablement, avançait dans la connaissance de son histoire. Un matin, on le prévint qu’il devait se rendre dans une petite salle qui servait à certains exercices intellectuels. Gary s’attendait à y trouver le docteur Ross, mais ce fut Anderson, le supérieur du spatioport, qui l’accueillit. Surprenamment, il était souriant, affable :
      _ Eh bien, monsieur Doll, vous avez l’air d’aller bien !
      _ Oui, ça va, je vous remercie.
      _ Parfait !
      Il consultait un dossier en même temps qu’il parlait :
      _ Je vois que vous avez fait beaucoup de progrès ! Le docteur Ross est élogieux à votre égard ! Tout au long du traitement vous avez fait preuve de bonne volonté ! Je crois qu’on va pouvoir penser à une réinsertion dans le secteur D, celui des foyers modestes…, mais au moins vous ne serez pas dans le E, avec tous les parias et les incapables de toutes sortes ! Evidemment, vous serez suivi, vous continuerez votre thérapie, mais chez un confrère de quartier, rien de très contraignant dans tout cela ! Hein ! qu’est-ce que vous en pensez ?
      _ Eh bien, je pense comme vous, que c’est la bonne voie…
      _ Mais oui ! et je pense qu’on a fait le tour, dans les grandes lignes ! Voyons, qu’est-ce que j’avais mis… fond dépressif… ah ouais ! TOC d’impulsion quand même ! Et comment va le TOC ? Il vous gêne toujours ?
      _ C’est mieux qu’avant… c’est seulement quand je suis fatigué qu’il est vraiment pénible… mais c’est quand même mieux qu’avant !
      _ Voilà ! quand vous êtes fatigué… mais ça c’est normal ! Mais pour votre histoire, vous comprenez mieux ce qu’il s’est passé, non ?
      _ Oui, oui, je comprends mieux…
      _ Les notes du docteur Ross sont claires ! Mère contrariée dans ses aspirations… voulait devenir danseuse, finalement professeur… évidemment… hon, hon… et puis c’est l’enchaînement malheureusement classique : mariage… des enfants… devoirs de mère de famille… refoulements… sentiments de culpabilité conduisant au surmenage… sentiments artistiques étouffés… hon, hon…
      Anderson tournait les pages du dossier :
      _ Caractère difficile, agressivité, mère possessive, exigeante, de grande autorité… oui, oui, bien sûr… on pourrait même dire castratrice puisqu’on est entre hommes !
      Il jeta un bref coup d’œil à Gary.
      _ Non, parce que c’est sûr, votre mère haïssait les hommes ! Elle leur en voulait ! Remarquez faut la comprendre ! Et là-dessus votre père… oui, hon, hon, votre père ne vous a pas aidé ! Il n’a pas fait contrepoids ! Il était surtout intéressé par sa carrière… ah ! oui ! quand même gouverneur ! très heureux de rencontrer un fils de gouverneur !
      De nouveau il regarda Gary qui pensa : « Décidément, il est en forme, le gars ! »
      _ Il n’a pas osé contredire votre mère… au contraire il a abondé dans son sens, d’abord pour être tranquille, ensuite pour trouver en elle une alliée sûre ! D’après Ross, c’était elle qui lui faisait ses discours ?
      Gary acquiesça.
      _ Donc la présence du père manque dans votre structure, embêtant ça ! Mais ça explique votre fragilité affective ! Vous n’avez pas été défendu par l’homme de la maison ! Vous avez subi de plein fouet les ressentiments maternels, d’où votre fond dépressif ! Elle est passée sur votre esprit comme un marteau piqueur ! Hein ?
      _ C’est un peu ça, oui.
      _ J’parie que vous l’entendez encore crier ! C’est très courant chez les malades de votre sorte ! Malheureusement, il y a des dommages profonds dans ce cas… vous êtes seul, n’est-ce pas ? Et c’est un peu triste ! Mais ce qui compte le plus pour vous, c’est la paix ! c’est un amour de neurasthénique, il vous semble que vous avez déjà eu des ennuis pour plusieurs siècles !
      Gary ne put s’empêcher de sourire.
      _ Bon, bon, tout ça est connu, continuait Anderson, mais il faut pas en rester là, bien entendu ! Les responsabilités sont définies, vous savez que le désamour dont vous avez souffert n’était aucunement de votre faute, mais qu’il était dû à une gêne, à un autre aiguillon de souffrance dans la vie, dans le corps de votre mère ! ça vous dédouane et c’est une bonne base pour la reconstruction ! Il y a une personne que vous ne connaissez pas et que vous allez découvrir, c’est vous-même ! prenez votre temps, trouvez un travail qui vous laisse des distractions et apprenez quels sont vos goûts et vos réelles possibilités ! Que Gary Doll renaisse, se mette enfin debout ! Mêlez-vous aux autres, ayez une petite amie ! Vous avez eu votre part de troubles ! Saisissez maintenant ce que la société peut vous offrir de mieux ! Tenez, vous avez déjà fait les soldes ? non ? Eh ben, allez-y ! Détendez-vous mon vieux, et je vous promets que vos troubles vont fondre comme neige au soleil !
      A ce moment Gary partit d’un gros rire.
      _ Mais oui, vous avez raison, c’est drôle ! Il ne faut pas se tourmenter outre mesure, sinon on n’en sort plus ! Allez, on fait comme ça ! Je vous inscris pour le secteur C ?
      Mais Gary continuait d’être hilare, tellement qu’une petite larme apparaissait dans le coin de ses yeux.
      _ Eh mais, je vous parle sérieusement, maintenant… Mais qu’est-ce qui vous fait rire comme ça ? C’est pas moi, quand même ?
      _ Si, si, fit Gary entre deux éclats.
      _ Je suis risible, c’est ça ? Attention, monsieur Doll, un mot de moi et vous séjournez ici pour six mois de plus !
      _ Excusez-moi… c’était plus fort que moi !
      _ Tout de même, je ne crois pas être si drôle que ça !
      _ Non, non, bien sûr… mais c’est votre… façon de voir !
      _ Quoi ? Je vois large ! J’suis un peu familier, c’est ça ?
      _ Non, non, mais c’est sans importance…
      _ Ah ! pardon ! Je ne savais pas que j’avais l’air d’un clown !
      _ Non, mais laissez tomber… vous voyez, vous êtes déjà fâché !
      _ Mais non, je ne suis pas fâché… il en faut plus que ça ! Alors, vous ne voulez pas m’expliquer ?
      _ Non, on va faire comme vous avez dit, je vais aller dans le secteur C…
      _ Si je veux, monsieur Doll ! Or, à présent je suis bien moins disposé à votre endroit !
      _ Ah ! je voulais sûrement pas qu’on en arrive là… Mais si je vous raconte ce qui m’a fait rire, vous allez être encore plus irrité !
      _ Je vous assure que non, allez-y !
      Il y eut un silence, puis Gary poursuivit :
      _ C’est votre interprétation des faits qui… m’a fait… m’a fait sourire…
      _ Mon inter… et qu’est-ce qu’elle a mon interprétation ?
      _ Elle est si… si naïve !
      _ Ah bon ? naïve ? Tiens, c’est nouveau ça !
      _ Naïve et erronée !
      _ Naïve et erronée ! et pourquoi cela monsieur Doll ?
      _ Vous voyez, vous êtes déjà tout rouge ! Il vaut mieux arrêter là !
      _ Mais non, monsieur Doll, je ne me mets pas en colère, je vous en prie, continuez…
      _ Eh bien, d’abord, demandez-vous ceci : pourquoi ma mère, qui était contrariée dans sa nature, au point de haïr les hommes, comme vous l’avez fait remarquer, pourquoi s’est-elle tout de même faite l’alliée de mon père pour sa carrière, notamment en lui écrivant ses discours ?
      _ Je ne sais pas… le devoir, toujours le devoir !
      _ Et si elle y avait trouvé son compte… N’oubliez pas que mon père aimait à dire qu’elle avait été sa locomotive, que sans elle il ne serait jamais arrivé aussi haut ! C’est pousser le devoir un peu loin, vous ne trouvez pas ?
      _ Sans doute, mais à quoi vous pensez ?
      _ Mais à l’amour du pouvoir… ma mère voulait devenir quelqu’un d’important, ce qu’elle a réussi par l’intermédiaire de mon père… en le conduisant au sommet, elle s’est elle-même hissée au-dessus des autres…
      _ Intéressant…
      _ Oui, mais alors son destin n’a pas été aussi contrarié que cela… ! Elle a pu être satisfaite… et pourtant… et pourtant elle a gardé son caractère difficile !
      _ Elle ne voulait pas montrer… sa joie !
      _ Exact ! elle était si pleine d’orgueil qu’elle s’en serait voulue si on avait vu chez elle du plaisir ! Mais, dites-moi, quelqu’un qui se persuade que sa vie n’est qu’une longue abnégation, n’est-il pas quelqu’un d’éminemment dangereux pour ceux qu’il a en charge d’éduquer, car alors à l’autre on ne reconnaît pas non plus un seul droit au plaisir ?
      _ Bon sang ! mais vous l’avez ! Vous avez mille fois raison ! Cette personne-là va demander aux autres toujours plus, jusqu’à les briser !
      _ Oui, elle est aveuglée par son hypocrisie : puisque je ne prends pas de plaisir, se dit-elle, je ne vois pas pourquoi autour de moi on en prendrait ! Cependant, ce scénario se retrouve plus ou moins dans chaque famille bourgeoise, où on n’appelle pas les choses par leur nom, ce qui produit, je vous l’accorde, bon nombre de névroses ! Mais cela ne suffit pas pour expliquer les dégâts que j’ai subis, car une partie de moi-même m’a toujours semblé inerte, comme si j’avais dit au revoir au bonheur avant même de le connaître. Avec ma mère, l’anéantissement a été complet, sans mesures, sans bornes : il n’y avait plus de mère, ni d’enfant, il n’y avait plus qu’une passion, c’était la haine, une haine ivre, cruelle, dévastatrice, en dehors de tous les codes sociaux, comme tout ce qui est passionnel, comme le feu ! Et c’est celle-là qui m’a écrasé, piétiné, laissé pour mort… alors que je n’étais qu’un enfant !
      _ Mais enfin d’où viendrait-elle cette haine ? Comment l’expliquez-vous ?
      _ Mais elle vient de la jalousie !
      _ De la ja… ah ! ah ! ah ! votre mère aurait été jalouse de vous, de son fils ! ah ! ah ! ah ! maintenant, c’est moi qui rigole !
      _ Ne vous forcez pas trop ! Mais vous vous rappelez l’histoire de Caïn et d’Abel ?
      _ Allez, voilà qu’à présent vous parler de vieux livres poussiéreux ! Oui, ah ! ah ! j’ai dû lire ça un jour…
      _ Caïn est jaloux de son frère et il demande à Dieu pourquoi il aime plus Abel que lui, mais Dieu lui répond qu’il ne préfère pas Abel, mais c’est que c’est Caïn qui aime moins Dieu et que s’il veut être aimé autant qu’Abel il doit aimer plus Dieu !
      _ Oui, oui et alors ?
      _ Mais comment Caïn peut-il juger que Dieu aime plus Abel ? Il est dit dans la Bible que les sacrifices d’Abel étaient plus agréables à Dieu que ceux de Caïn, mais ce n’est pas quelque chose de visible pour Caïn, il ne voit pas Dieu être plus doux avec Abel…
      _ Non, sans doute…
      _ Alors à quoi juge-t-il qu’Abel est plus aimé ou qu’il a plus de chance ? Eh bien, à la tranquillité d’Abel, à sa paix foncière, qui fait qu’il paraît plus libre, plus fort ! Tandis que Caïn est plus inquiet, plus troublé, il est moins rempli par l’esprit, sa foi est plus chancelante, non pas parce que Dieu le veut ainsi, mais parce que ce qui intéresse Caïn en tout premier lieu, mais c’est Caïn lui-même, c’est son amour pour sa personne, c’est la satisfaction de son orgueil et aujourd’hui ce serait sa place parmi les hommes : occuperait-il une position élevée ou non ? Serait-il un gagne-petit, un médiocre, ou bien ferait-il partie d’une élite, des décideurs, de ceux qui sont connus, comme les gens de la télévision ! Vous me suivez ?
      _ Oui, oui.
      _ Caïn est donc dans une impasse, car s’il est jaloux de la paix d’Abel, il ne veut pas l’imiter pour autant, sinon il serait contraint de s’aimer un peu moins, ce qui n’est justement pas son but. Pour faire taire sa souffrance, il ne voit donc qu’une solution : il détruit son frère !
      _ Et votre mère était jalouse de votre sérénité ?
      _ Oui, une des choses qui la mettait hors d’elle était précisément mon calme. Dans ses colères, elle criait souvent : « Avec toi, il faudrait jamais s’énerver ! » Cela lui coupait le souffle que je fusse à ce point détaché ! Or, ce détachement n’était point un pose de ma part, il était le reflet de ma nature ; je n’ai jamais voulu comme ma mère être élevé socialement, que l’on me considère comme quelqu’un d’important ! Ma seule préoccupation était d’aimer et d’être aimé ! Ce qui me laissait aussi une grande liberté : j’allais où j’aimais, où je trouvais de l’amour, c’était la raison de mes déplacements et la seule que je prisse vraiment en compte ! Pendant ce temps-là, ma mère s’arrachait les cheveux pour qu’à telle date telle fête ou telle réunion soit réussie, car c’était le fonctionnement social, dans lequel on devait briller pour avoir droit à telle place ou tel hommage ! Bien plus que les nécessités de la vie de famille, c’était son orgueil qui la troublait, qui l’épuisait aussi et de me voir si paisible à côté, mais aussi si libre dans mes mouvements lui empoisonnait l’existence…
      _ Au point de vouloir vous détruire ?
      _ Oui, car comme Caïn elle était dans une impasse : elle aurait pu bénéficier de ma paix, mais alors elle aurait dû rogner sur son orgueil et son prestige, ce qui ne faisait pas son affaire, et elle a donc, comme Caïn, choisit de me détruire, de me démolir, non de m’assassiner bien entendu ; mais j’ai eu droit à tout son mépris, toute sa fureur et toute sa haine, ce qui a empêché chez moi de solides fondations ! Par exemple, dès qu’elle voyait que j’échappais à son autorité, que j’étais décidé de gagner un peu d’indépendance et qu’elle-même était à bout d’arguments, elle se fermait, elle ne m’adressait plus la parole et je devais alors comprendre que je lui avais fait de la peine, que je lui avais en quelque sorte manqué de respect, ce qui voulait aussi dire que mon naturel était mauvais, puisque je n’effectuais pas de calculs et que c’était donc lui qui était concerné. Le branle de ma destruction future, celui qui m’a conduit ici, était donné ! Combien de fois ma mère n’a-t-elle pas essayé de me faire comme elle, même si cela passait par me briser ! Elle aurait tant voulu que je connusse ses affres, que je goûtasse moi aussi à son poison, afin d’éprouver les mêmes peines et de perdre ma tranquillité ! D’ailleurs, elle a si bien troublé mon fond que j’avance dans la vie désormais comme une roue voilée ! Et tout ça, à cause de son orgueil, car le bonheur qu’elle enviait était à sa portée, ce n’est aucunement une histoire de féminité, une histoire sur la place des femmes dans la société, même si tout de même sur ce point il y aurait encore beaucoup de choses à redire…
      _ Je suis en train de me demander si vous ne faites pas un peu de paranoïa… Je pense à votre mère avec tous ses soucis : votre éducation, à vous et à votre frère, la carrière de votre père, l’argent que tout cela demande…
      _ Mais ce n’est pas ma mère qui aujourd’hui souffre d’un fond dépressif et d’un TOC, ce n’est pas elle qu’un trouble psychique mine chaque jour, elle n’est pas malade ! Vous ne voulez pas voir les choses et alors vous vous glissez dans les lieux communs, dans ce que se rabâche la société pour se donner bonne conscience ! C’est du genre : « N’oubliez pas la fête des mères ! et la fête des pères ! et les grands-mères ! et les pompiers ! et les éboueurs ! cela remettra un peu en cause votre égoïsme, vilains, vilains citoyens ! » Et pendant ce temps-là, cette société bien pensante tue tous les Abel qu’elle peut, elle assouvit sa haine autant qu’elle le souhaite, ce qui précède n’est qu’une couverture ! Jamais les gens ne veulent vraiment se regarder dans le miroir, surtout pas ceux qui commandent ! Car la jalousie de ma mère peut paraître remarquable parce qu’elle est entre une mère et son fils et que dans ce cas on s’attendrait plutôt à de l’affection, sinon à de la solidarité, mais le rapport Caïn Abel est permanent, il se retrouve partout à tout moment ! Je l’ai constaté depuis !
      _ Tiens donc ?
      _ Mais oui ! Evidemment, cela dépend du degré d’ambition de chacun, mais la plupart des hommes et des femmes perçoivent l’autre selon ce critère : soit ils le considèrent comme inférieur et alors il se font valoir ; soit ils le sentent au-dessus et ils se ferment, tout comme ma mère, sous le joug de la jalousie. A partir de là, il s’agit de rabaisser l’autre, de le blesser, de lui faire mal, ce qui revient bien entendu à vouloir l’anéantir, mais il existe des milliers de manières pour arriver à ce résultat : on peut garder le silence, comme si l’autre disait quelque chose d’incompréhensible ; on peut chercher à le contredire incessamment ou bien ne pas le reconnaître, alors qu’il attend un salut ! Je vous le dis, l’envie de détruire est là et elle murmure au coeur ce qu’il doit faire, c’est souvent presque imperceptible, orgueil oblige, on ne va pas livrer ses véritables sentiments, mais on blesse quand même l’air de rien. Par exemple dans une file d’attente, on serre l’autre, on l’oppresse, c’est encore une façon de le réduire, ou bien on se retourne avec une mine effarée, comme si l’autre était dérangeant, prenait toute la place ; on veut lui faire sentir combien il est haïssable ! Dans ce domaine, l’homme est plus malin qu’un singe, il possède une gamme infinie de grimaces, de petits gestes, qui paraissent anodins et qui pourtant sont autant de moyens pour tuer ! Le but est de laisser l’autre ensanglanté, après que la haine a parlé !
      _ Hum !
      _ Et du côté de la société, bien que le champ soit plus large et les individus plus vagues, c’est encore la même campagne : celui qui ne flatte pas les autorités, les chefs, celui qui relativise leur pouvoir est écarté, marginalisé : il ne passe pas ! Il ne réussit pas ! Il est arrêté par la haine qu’il produit sur l’orgueil de ceux qu’ils sollicitent ! Ah ! tu veux être libre, indépendant, sans reconnaître notre valeur, alors tu vivras dans le désert et l’abandon ; l’amertume sera ton lot ! La société agit comme Caïn : plutôt que de changer, d’évoluer, ce qui lui ferait perdre ses privilèges, elle repousse, méprise et condamne. Ainsi est le sort de la véritable création artistique par exemple : elle ne comprend pas qu’il faut s’incliner, elle ne veut considérer que le seul mérite, le seul talent ! Elle ignore que par cette voie elle révèle forcément les médiocres et les parasites et ce sont eux qui vont lui barrer la route, aussi sûrement que du mastic sert à colmater les joints ! Mais on comprend alors la condition des prophètes : ils sont rejetés ne serait-ce que parce que leur présence rappelle que Dieu existe et qu’il y a donc supérieur à l’homme ! Rien que pour cela ils suivront la destinée d’Abel ! L’orgueil ne peut pas supporter toutes ces vérités !
      _ Vous ne croyez pas au fond que cette vision du monde correspond à la projection de votre état dépressif et de votre peur ?
      _ Ah ! ah ! bon sang, et ce que vous venez de dire est aussi la projection de votre humeur… et il n’y a pas de vérité objective, la réalité étant construite par nos fantasmes… ce qui ne vous empêchera pas quelques minutes plus tard de développer des théories, car au fond si la vie n’avait pas de sens, la science non plus n’existerait pas ! Mais plus sérieusement, pour vous les psychologues, le mal est le fait des névroses, il est le produit de peurs traumatisantes, mais si ce mal-là est bien réel et même souvent cruel, on le voit aux crimes de certains schizophrènes, il n’en demeure pas moins anecdotique. Le mal dont je vous parle, avec l’orgueil et la jalousie, est le véritable mal, il est incessamment le choix des individus, en dehors de toute leur histoire ! C’est si vrai qu’il se retrouve chez vous, les psychologues, aussi clairement qu’un feu rouge ou un feu vert, et ce malgré vos analyses et vos thérapies ! Vous n’arrivez pas à le voir, car sa logique ne vous grandirait, ne vous profiterait aucunement ! Et puis, c’est la vraie vie ! C’est le coeur, ici on ne joue plus : ce n’est plus le prix Nobel qui est en cause, mais le bifteck ! le vrai, celui qu’on a dans les tripes ! C’est la gamelle qui est en jeu !
      _ Ah oui ? A moi tout de même, il me semble que vous exagérez !
      _ Ah ! bon ! j’exagère ! Mais savez-vous que depuis que je vous ai vu pour la première fois, j’évite de vous regarder en face ! et savez-vous pourquoi ? Mais parce que je sais que vous vous verriez alors tel que vous êtes, à travers mes yeux, et que cette vision serait tellement laide qu’elle provoquerait votre emportement, votre colère et bien sûr votre haine !
      _ Comment ! comment ! qu’est-ce que vous dites ?
      Gary ne cessait plus de fixer Anderson, dont l’agitation croissait de plus en plus, mais là aussi où on commençait à s’inquiéter, c’était dans la salle de surveillance vidéo. En effet, pour des raisons de sécurité, le règlement voulait qu’on filmât les séances analogues à celles que vivaient Gary et Anderson, mais ce que voyait le gardien à ce moment était si étrange qu’il appela son collègue. « Regarde ! » lui dit-il et tous deux se penchèrent sur l’écran.
      Si Gary y demeurait parfaitement immobile, Anderson, lui, gesticulait fortement et on l’entendait crier : « Attends, mon gaillard ! Ah ! tu vas voir ce que tu vas voir ! Moi, si on m’emmerde, on me trouve ! Ah ! mon p’tit coquin ! Tu vas la sentir la pilule ! Je vais t’le soigner, ton dossier ! Non, mais qu’est-ce que c’est qu’ça ! Tu viens me faire la leçon ! à moi ! dans mon hôpital ! et tu crois que j’vais me laisser marcher sur les pieds par un branleur ! qui vient on ne sait d’où ! t’as même pas de travail, ni de salaire ! et tu fais les affranchis ! ah ! tu vas voir ce que c’est que d’se frotter à moi ! Y a de plus durs qui ont essayé… et je les ai envoyés en enfer, moi ! j’ai brisé leur cervelle… comme un œuf ! Mais c’est pas un p’tit con comme toi qui vas faire la loi ! »
      Aussi injustes que pouvaient paraître les paroles d’Anderson, ce n’était pas elles qui préoccupaient les gardiens, mais derrière le docteur il se produisait un phénomène troublant : une espèce de forme noirâtre s’élevait et avait l’air de vouloir quitter le corps d’Anderson, mais apparemment cela lui était impossible et elle avait un mouvement de contorsion qui la faisait paraître pitoyable. Envahi par le dégoût, un des gardiens appuya sur le bouton d’alerte et immédiatement une sonnerie se mit à retentir, quand des voyants, eux, clignotèrent un peu partout.
      Ce nouveau signal coupa Anderson dans sa colère et il leva la tête vers le bruit, ne comprenant pas. Gary, lui, suivait un autre raisonnement : il savait qu’il était désormais dans une impasse, qu’il ne pourrait sortir de cet hôpital avant longtemps, et ce pour des mauvaises raisons, à cause de l’orgueil blessé d’un membre de la Faculté et il se décida à agir. En se levant brusquement, il renversa la table et Anderson avec, puis il se précipita dans le couloir. Les gardes n’y étaient pas encore et Gary atteignit rapidement une porte donnant sur le jardin. L’établissement, qui n’accueillait pas de malades a priori dangereux, n’était pas séparé du monde extérieur par une clôture infranchissable et comme il l’avait prévu, Gary fut dans un bois avant d’être inquiété.
      L’ambiance n’était pas du tout la même du côté d’Anderson. On lui montra un instant la vidéo et la forme noire, puis il s’écria : « Ce salopard m’a transmis le virus de la maladie des cauchemars ! » « Il est contagieux, c’fumier ! ajouta-t-il à l’adresse des gardes qui étaient là et qui attendaient ses ordres. Vous savez ce que c’la veut dire ! Il va rendre malades tous ceux qu’il va rencontrer ! Donc, pas de pitié ! vous tirez à vue ! passez-vous le mot ! j’veux la peau de cette ordure ! c’est bien compris ! »
      Les gardes opinèrent et la chasse commença. Anderson allait quitter la pièce quand il croisa le regard épouvanté du docteur Ross. Un instant, il voulut s’expliquer, mais il prit conscience qu’il était hors de lui, tout rouge et avec un haussement d’épaules, il passa outre.

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